Depuis le 1er mai, les scénaristes américain.es sont en grève. En jeu : leur rémunération, leur statut, l’évolution des plateformes et la question de l’Intelligence Artificielle. On va se pencher sur tout ça et sur les circonstances de cette grève.
Ça fait un moment que circulaient des bruits de couloirs à Hollywood concernant la prochaine négociation entre la WGA (Writers Guild of America) et l’AMPTP (Alliance of Motion Picture and Television Producers). Des bruits qui disaient en gros : ça va être chaud.

Petit point contexte : la WGA est le syndicat des scénaristes au États-Unis depuis 1954 et rassemble deux pôles d’union syndicale, une située à New York (WGAE) et l’autre à Los Angeles (WGAW). Il représente aujourd’hui 11 500 auteur.ices, à la radio, à la télévision, sur internet et au cinéma. Et en face AMPTP est le rassemblement de 350 structures de production, avec en son sein les plus gros pontes de l’industrie. On parle bien sûr de Disney, Netflix, Paramount, Universal, NBC, Apple TV+, Amazon… etc
Tous les trois ans, la WGA renégocie un nouveau contrat concernant les conditions de travail des scénaristes avec l’AMPTP. Pourquoi cette renégociation trisannuelle ? Et bien d’abord parce que les secteurs concernés, et en particulier celui de la série, subissent des changements accélérés chaque année liés aux avancées technologiques, aux nouveaux modes de consommation…etc. Mais d’abord et surtout parce que le droit d’auteur aux États Unis n’existe techniquement pas. Enfin pas vraiment.
Ça, c’est un peu plus compliqué mais en gros : la rémunération des scénaristes américain.es se fait sur la base d’un contrat syndical. Contrat qui va notamment fixer leurs « droit résiduels », c’est-à-dire le pourcentage d’argent qu’iels vont toucher sur l’utilisation de ce qui est produit à partir de leur écriture (Film, série…etc). Donc à chaque diffusion au cinéma, à la télé, sur des plates-formes… etc.
« Ça ressemble vachement à du droit d’auteur ça ». Alors oui… et non. Déjà parce que ça ne s’appelle pas comme ça. Ensuite, parce que les auteur.ices des films aux US sont techniquement les producteur.ices, celle.eux qui possèdent le médium.
Oui je sais, vu d’Europe ça fait bizarre, mais c’est comme ça. Les producteur.ices sont les « auteur.ices » du film et emploient les réalisateur.ices et les scénaristes. Les films sont des « works made for hire » ( *« travaux commandés » ou « travaux réalisés pour autrui ») encadrés par le droit du travail et les contrats syndicaux. D’où l’importance de la négociation du contrat entre la WGA et l’AMPTP. Les scénaristes sont payés via les négociations entre syndicats et producteur.ices, puisque le film ne leur appartient jamais, même pas en partie.
Donc, revenons au présent et à la négociation actuelle. Pourquoi l’ambiance était tendue, pourquoi ça a déclenché une grève ?
En 2020, la précédente négociation avait été un peu expédiée, par faute de COVID. Entre-temps et encore plus avec la récente inflation, le métier de scénariste s’est de plus en plus précarisé. Les embauches ont baissé, les emplois au salaire minimum se sont multipliés.
Une grande partie du problème ? La longueur des séries. La production de séries « fleuves » (ex: Grey’s anatomy) se fait plus rare et la mode est aux mini-séries. Ça donne des contrats toujours plus courts et donc des rémunérations plus basses et moins régulières. Un exemple : la durée moyenne d’emploi d’un scénariste est passé de de 35 ou 40 semaines à seulement 20 ou 24 par an ces dernières années. En cause la grève de 2008 (on y reviendra), et les nouveaux modes de consommation, notamment lié au streaming.
En parlant des plates-formes, et en revenant sur les fameux « droits résiduels » des scénaristes (donc ce qu’ils touchent lors de la diffusion du produit, vous suivez ?), iels dénoncent là aussi un déséquilibre. Un montant fixe leur est donné sur les programmes en streaming, peu importe leur succès local ou international. Les scénaristes réclament une revalorisation de ces montants vu les bénéfices récents de certaines oeuvres (par exemple Strangers things, Bridgerton, Mercredi, tout ça).
Ça ressemble beaucoup aux enjeux de la dernière grève en 2008, qui concernait, elle, l’essor des DVD et de la diffusion audiovisuelle sur internet. Deux champs qui n’étaient pas inclus dans les droits résiduels des auteur.ices à l’époque et qu’il a fallu renégocier. C’est aussi à partir de là pour la petite anecdote que la durée des séries est passé de 24 à 12 épisodes, certaines ayant dut être interrompu au milieu ou condensé à cause du mouvement social. Face au refus de discussion de la part des producteur.ices, la grève avait durée 100 jours, mis l’industrie à l’arrêt et lui avait coûté 2 milliards de dollars.

Un bon exemple de la détermination et de la puissance de la WGA. Et également de comment les évolutions techniques et technologiques impactent le métier de scénariste et les négociations salariales. Ça nous ramène à un autre point de désaccord actuel : la question de l’Intelligence Artificielle.
Pour le WGA, cette négociation était aussi un prétexte pour sonner l’alerte : les IA sont aujourd’hui très peu régulées au niveau juridique aux US, ce qui permet dans le cas de la traduction par exemple de produire des premiers jets entièrement via une intelligence artificielle, qui sont ensuite corrigés par des humains. La crainte du syndicat, c’est que cette pratique se généralise pour les premier jets de scénarios, et notamment pour l’adaptation de romans. C’est l’une des parties du travail qui est la mieux payée pour les scénaristes, ça les précariserait encore plus. L’autre point qui pique c’est la question du statut des auteur.ices : les scénaristes considèrent que leur profession est de plus en plus dévaluée et qu’une utilisation très laxiste des IA les entraînerait encore plus bas.
Et enfin : les mini-rooms. Dernier point important de la négociation, c’est une pratique qui est utilisée en amont de la création d’une série. On va réunir des scénaristes et les faire travailler sur des épisodes qui pourront ou pas être validés par la production. I.els sont mal payés, facilement éjectables, et travaillent parfois des semaines sans aucunes garanties de faire partie du projet à la fin. C’est une pratique de plus en plus utilisée par les studios et c’est dénoncé comme un abus par la WGA.
Donc pour résumer ce que réclame les scénaristes c’est :
☆ Une revalorisation de leur statut
☆ Une augmentation de leur salaire
☆ De meilleurs droits résiduels sur le streaming
☆ Une vrai régulation juridique des IA
☆ L’ arrêt de l’utilisation abusive de mini-rooms
La réponse de l’AMPTP ? C’est pas le moment. En effet, les services de streaming ont perdu des abonné.es cette année et leur investisseurs leur mettent la pression. C’est notamment le cas de Netflix qui a connue une perte historique d’abonnements payants cette année, et dont l’interdiction de partage de compte est à la fois le symptôme et la cause.
Les producteur.ices se considère comme tout autant victime du changement rapide de l’industrie, de la perte de vitesse des entrées au cinéma, de l’essor du streaming… ect, et appelle le syndicat à plus dialogue et de compréhension. Un manque de dialogue qui est lui aussi dénoncé du côté du syndicat. Les compensations proposées par l’AMPTP ont été considérées comme ridicules par la WGA, qui accuse les studios de vouloir transformer le métier de scénariste en un énorme secteur freelance. Du coup : grève.
Maintenant, quelles sont les conséquences concrètes de cette grève ? Alors, la plupart des films et séries qui devaient sortir cette année ont déjà été tournés, donc on va surtout avoir un impact sur le long terme.
Les premiers touchés sont les late nights shows, des émissions de divertissements écrites la veille pour le lendemain, qui se reposent depuis le 1er mai sur des rediffusions, quand elles ne sont pas complètement et simplement annulées. L’ une des stars du secteur, Jimmy Fallon, a d’ailleurs comme d’autres exprimé son soutien aux grévistes.
Du côté de la production en cours, beaucoup de projets sont quand même déjà à l’arrêt : Stranger Things, Andor, Daredevil, American Horror Story, The Last of Us, Severance, Good Omens, le reeboot de Blade côté cinéma… Même des séries déjà écrites et en tournage comme House of the Dragon vont être impactées. Pas de scénaristes présents sur le plateau, ça veut dire une baisse de qualité quasi certaine au niveau des dialogues et de la cohérence.
Le risque c’est aussi des séries plus courtes, bâclées, voire annulées. C’est ce qui s’est passé pendant la grève de 2008 (annulation de Girlfriends, massacre du scénario de Heroes, mise à l’arrêt de Prison Break… etc). Sans compter des pertes financières pour l’instant incalculable pour l’industrie.
Une situation en somme très tendue qui tire ses racines dans l’évolution et le fonctionnement même du système audiovisuel américain. Affaire à suivre.
Lou Montesino





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