Limbo Zone, c’est l’histoire d’une jeune femme qui se retrouve à la rue, à errer dans une Helsinki froide et anguleuse, en se filmant ou en capturant des instants volés avec son portable. Avec leur héroïne imparfaite qui sourit face aux drames, Maarit Laaksoharju et Kiia Kuivalainen nous proposent une minie série touchante et mordante, malheureusement pas encore disponible en France.

L – Bonjour à vous deux ! Pouvez-vous vous présenter un peu, m’expliquer comment vous travaillez ensemble ?

M – Bonjour, je m’appelle Maarit et je suis la productrice de la série. Nous avons toutes les deux écrit le scénario et je l’ai produite.

K – Je m’appelle Kiia, et je suis la réalisatrice de la série Limbo Zone. J’ai étudié la réalisation à l’université Aalto où j’ai rencontré Maarit. Elle étudiait la production et l’écriture, et nous avons beaucoup travaillé ensemble à l’école. On a fait ensemble notre film de fin d’étude et on s’est vite rendu compte qu’on avait le même genre d’approche. Peu importe à quel point le sujet est difficile ou profond, on le traite ou le voit à travers des… lunettes humoristiques disons.

L – J’allais vous poser la question, car ce que vous décrivez dans la série est très dramatique, mais vous le faites paradoxalement avec un ton très drôle. Est-ce pour maintenir une certaine distance ou… ?

K – Je pense que c’est le contraire. C’est pas pour créer de la distance, mais pour rendre les choses plus faciles à…

M – Accessibles.

K – Oui voilà. Parce que je pense que parfois les spectateurs peuvent avoir le réflexe de se mettre immédiatement à distance en se disant « Non, le sujet est trop difficile ». Donc peut-être qu’approcher cette situation avec un peu d’humour aide et vous permet de vous mettre un peu plus à la place du personnage, de mieux comprendre sa situation. Je ne veux pas écrire mes personnages comme des victimes, mais comme des êtres avec des nuances, des paradoxes…

K – Pour l’aspect comique, c’est amusant parce que je pense que c’est un travail très subtil d’essayer de gérer ces niveaux d’humour, de ne pas rire de quelqu’un qu’on écrit, de le penser avec recul mais d’une manière humaine. Mais oui, il y a toujours ce côté drôle dans tout ce que nous faisons. Je ne peux pas faire sans personnellement. Je mets de l’humour tout le temps, partout, dans tout ce que je fais. Je trouve qu’il y souvent beaucoup de comique dans la tragédie. C’est… Il y a un drame, et vous avez une perspective large que vous réduisez ensuite avec la comédie, comme un gros plan. C’est difficile de passer à côté dans notre travail (Rires).

L – C’est intéressant parce que c’est vrai que vous ne riez pas du personnage, on est amené à s’identifier à lui ou à la situation, ou en tout cas à avoir de l’empathie. J’allais vous demander à propos de votre héroïne, parce qu’elle est si bien développée… Il y a beaucoup de personnages féminins qui sont soit trop imparfaits soit trop parfaits aujourd’hui sur grand ou petit écran. Et cette jeune femme est entre les deux, elle a beaucoup de qualités et beaucoup de défauts, elle est aussi tenace que maladroite, arrogante, beaucoup, mais touchante. Comment s’est déroulé le processus d’écriture de personnage?

K – Dès le départ, lorsque nous avons commencé à écrire ensemble, nous avons beaucoup parlé du type de personnage féminin que nous voulions. Nous avions vraiment envie qu’elle soit très… « humaine ». Je pense que beaucoup pourront s’identifier à elle, mais trouverons peut-être aussi certains de ses choix difficiles à comprendre. Nous voulions vraiment plonger dans ce genre de personnage, charismatique, mais aussi opportuniste et menteuse, et tout ça à la fois… C’est important de montrer ce genre de personnage féminin.

K – Oui ! C’est important de travailler sur la variété de ce que nous pouvons montrer dans les films ou les séries. Pas comme dans ces fantasmes du genre « elle peut tout gérer » ou « c’est juste une victime ». Nous avions différentes facettes d’une personne à montrer.

M – Oui, je pense que c’était vraiment important pour nous deux qu’elle ait ce côté-là, qu’elle ait abimé certaines relations, et qu’elle n’ait pas toujours très bien agi. On ne révèle jamais ce qui s’est passé par exemple avec Noomi son ex, mais on sous-entend qu’elle n’a pas été très correcte avec elle. C’est un personnage qui a des défauts, qui est imparfaite…

L – En l’écrivant, vous êtes-vous inspirées de gens autour de vous, ou même de vous ? Ou d’une œuvre d’art ? Vous commencez cette série lorsque vous lisez l’histoire de jeunes femmes sans abri dans un journal c’est ça, c’est là que tout commence ?

K – Oui c’était le point de départ. Ces femmes sans abris et ce que cela signifie d’être une femme dans la rue. Elles ont des problèmes différents de ceux des hommes dans la même situation, comme les règles, la peur d’une agression physique particulière… ou même comment trouver un endroit pour dormir en tant que femme à la rue, qu’est ce qu’on offre en échange etc… Donc, il y a tout ça. Mais dans ce personnage, il y a aussi beaucoup plus de choses, je veux dire… on connaît des gens comme ça (Rires). Nous avons beaucoup discuté en l’écrivant de nos différentes expériences et rencontres,avec ce genre de personnage. Mais il y a bien sûr chez elle des choses de moi ou de Maarit.

M – Oui, il doit y avoir quelque chose en nous deux qui est là-dedans, dans ce personnage.

K – Mes courts métrages ont toujours eu un personnage féminin comme personnage principal, donc… Je veux dire, c’est logique dans un sens parce que je suis une femme et donc j’ai une certaine connaissance du sujet (rire). Mais j’ai aussi des choses à dire en tant que réalisatrice sur ce que c’est d’être une femme et d’évoluer en tant que telle.

M – J’ai travaillé aussi bien avec des personnages principaux masculins que féminins mais c’est toujours plus simple de plonger dans un personnage féminin parce que… c’est plus facile vu mon expérience à moi aussi (rire). Et bien sûr, l’actrice a beaucoup apporté au personnage.

L – Comment l’avez-vous choisie ? Vous la connaissiez déjà ?

K – J’avais déjà travaillé avec elle pour une autre série. J’étais réalisatrice et elle n’était là que quelques jours mais d’une manière ou d’une autre, elle est restée dans mon esprit. Je ne la connaissais pas mais j’ai ressenti son énergie.

L – Elle est tellement charismatique.

K – Oui, j’ai tout de suite pensé à elle pour jouer le personnage d’Eevi. Elle a ce genre d’énergie, de nature féroce. Et quand nous l’avons choisie, elle a immédiatement compris de quoi il s’agissait et quel genre de personnage nous voulions. Il y avait une très bonne connexion entre l’actrice et le personnage.

M – Dans le processus d’écriture, nous avons aussi pensé à des personnages féminins forts, comme dans Girls ou Fleabag.

L – Le personnage est aussi très jeune, elle a 21 ans, et je me demandais… car vous avez parlé de cet entre-deux, de la situation où elle se trouve, entre les lieux et entre les moments… si la série est aussi une métaphore de l’entrée dans l’âge adulte ? Parce qu’elle est très jeune, ce n’est pas encore une adulte, mais plus non plus une adolescente.

K – C’est exactement ce qui est sous-entendu. Il y a plusieurs couches dans cette histoire. Elle est sans abri, entre les lieux et les instants, sans toit, mais elle essaie aussi de trouver sa place dans la société et dans le monde. Qui est-elle, comment peut-elle construire son indépendance ? C’est le type de questions qu’on s’est posées. Parce qu’en Finlande, nous quittons notre famille assez jeune, à 18 ans environ, donc ce n’est pas considéré comme normal si vous vivez chez vos parents dans la vingtaine. Nous voulons être indépendants très tôt, apprendre à vivre par nous-mêmes, ne pas avoir besoin d’aide. Et on se voit mal demander à retourner chez nos parents, peut importe les difficultés qu’on traverse. Personne ne veut ça. C’est dans notre culture.

M – Je ne sais pas pourquoi c’est comme ça, c’est si dur… (Rires). Il y a une stigmatisation autour du fait de rester trop longtemps chez ses parents, c’est sûr.

L – Il y a aussi un niveau de vie plus bas en Europe depuis quelques années, et en Finlande aussi je suppose ?

M – Absolument, ça s’effondre assez vite en ce moment parce que nous avons un nouveau gouvernement qui supprime beaucoup de prestations sociales pour les personnes déjà en difficulté. C’est une situation étrange car l’économie est en baisse mais avec l’inflation les prix augmentent. Les gens se retrouvent à devoir quitter leur domicile parce qu’ils n’en ont plus les moyens.

K – À Helsinki, les prix des logements où vivent les personnes à faibles revenus augmentent très rapidement. Nous risquons de voir beaucoup de personnes se retrouver dans la rue.

M – Nous n’avons pas d’installations pour que les gens survivent dehors… Cette série est aussi un commentaire sur la façon capitaliste de gérer en Finlande la question des sans-abris.

K – Je veux ajouter qu’en Finlande, il fait froid, c’est presque impossible de vivre dehors. Nous avons tourné la série en novembre, juste avant que la neige commence à tomber. Mais vous pouvez quand même sentir le temps, le froid, la pluie…

L – Oui, ça se voit. Pouvez-vous me parler davantage du titre de la série, Limbo Zone ? Que vouliez-vous dire par là ?

M – C’est l’équivalent d’« espace liminal ».

K – Des endroits qui n’ont plus de fonction. Parce qu’Eevi se trouve dans ce genre d’endroits où normalement les gens ne restent pas. Ils vont quelque part, au travail, à la maison, elle, elle reste dans la ligne de métro, ou dans les toilettes publiques, des endroits où normalement on ne s’attarde pas, on ne vit pas.

M – Des recoins étranges. Des angles dans la ville.

K – Oui, des endroits aléatoires. C’est le nom de la série et la signification de sa situation.

M – Oui, si on revient à l’histoire qui était le point de départ de cette idée, la femme dans l’article était entre deux appartements, entre deux emplois. Un moment de vie où vous ne savez pas quelle direction prendre. La situation d’Eevi est similaire. Elle a des problèmes financiers, elle a tout gâché, mais elle n’est pas totalement et désespérément pauvre.

K – Vous pouvez obtenir de l’aide pour ce genre de situation, mais il faut encore avoir l’énergie et les moyens de demander de la demander et de savoir où contacter les gens, gérer la bureaucratie… Donc ce n’est pas si facile.

L – Mais on voit aussi qu’elle ne veut pas le faire.

K – Oui, c’est aussi un des thèmes principaux de cette série, demander de l’aide et en recevoir, ce qui peut être très dur. En Finlande, on se sent très vite honteux de sa situation, donc ce n’est pas si facile de l’admettre à soi-même, et encore moins à ses amis ou à sa famille. Je pense qu’Eevi se dit « je vais gérer, je vais trouver une solution » jusqu’à ce que tout se passe de plus en plus mal et qu’elle réalise : en fait c’est vraiment moi, c’est vraiment ma situation.

M – C’est presque comme si elle ne comprenait pas elle-même ce qui lui est arrivé. Mais on est en train d’écrire en ce moment une deuxième saison, qui montre une situation qui a un peu évolué.

L – Y a-t-il quelque chose de spécifique à être une jeune femme de cet âge en Finlande ?

M – Nous sommes une société assez égalitaire. Il y a beaucoup d’opportunités pour les jeunes femmes, je pense. En tout cas quand j’avais 20 ans, je sentais que j’avais les mêmes opportunités que les hommes.

K – Nous avons eu ce gouvernement féminin incroyable (juste avant le gouvernement actuel) qui a mis en place beaucoup de choses par rapport à ça. Mais pour donner un exemple, car tout n’était pas rose et parfait, c’était une belle période politique, mais la façon dont les politiciennes étaient traitées dans les médias… La première ministre était toujours sous le feu des projecteurs, on commentait ce qu’elle portait, si elle faisait trop la fête… Comme si ça remettait en question la qualité de son travail.

L – La seule compagnie de Eevi dans la rue est son téléphone portable. Ça devient un peu une manière de montrer son regard, et en même temps c’est un usage très quotidien qu’elle en fait, loin des clichés.

M – C’est tellement courant aujourd’hui, tout le monde se filme, on filme tout ce qu’on voit. Donc, quand je m’imaginais une personne qui est maintenant seule, c’est logique, le téléphone est la seule chose qu’elle a pour contacter les autres. C’est aussi un échappatoire par rapport à une réalité qui est trop dure. Elle crée une illusion pour les autres, ment en ligne, se construit une vie imaginaire. Si elle ne se concentre que sur son téléphone, elle finit par oublier où elle est. C’est de là que tout ce rapport nous est venu. On l’utilise de différentes manières, quand elle envoie des textos, quand elle se prend en vidéo… Et quand elle se filme en train d’errer, je pense que cela nous rapproche encore plus d’elle, presque comme un documentaire. Parce que nous n’avons pas de voix off qui nous raconte « Voici son passé… etc. » mais on peut encore apprendre à la connaître un peu plus en passant du temps avec elle à travers son regard. Utiliser le téléphone de cette manière au niveau de la réalisation nous a permis de construire une intimité avec Eevi.

L – Dernière question, c’est quoi la suite pour vous ? Vous avez parlé d’une deuxième saison ?

K – Oui, c’est encore en cours d’écriture. Ce sera probablement dans le même format Instagram / écran TV.

Laisser un commentaire

Tendances